Exopotamie, un espace imaginaire pour penser autrement le réel

Dans un monde où les cartographies mentales se superposent aux territoires physiques, l’Exopotamie émerge comme un concept fascinant qui interroge notre rapport à l’espace, au temps et à la réalité elle-même. Ce territoire imaginaire, popularisé par l’auteur Boris Vian dans son roman L’Automne à Pékin, transcende sa fonction littéraire initiale pour devenir un véritable outil conceptuel de déconstruction sociale. L’étymologie même du terme – composé du grec exo (hors de) et potamós (fleuve) – suggère un mouvement à contre-courant, une trajectoire qui refuse les flux normés de la pensée dominante. Cette géographie fictive offre un laboratoire mental où peuvent s’élaborer des modalités alternatives de perception et d’action face aux paradigmes établis.

Genèse conceptuelle de l’exopotamie : entre géophilosophie deleuzienne et hétérotopie foucaldienne

La notion de territoire imaginaire dans la pensée post-structuraliste française

L’Exopotamie s’inscrit dans une tradition intellectuelle qui reconnaît aux espaces fictionnels une fonction épistémologique fondamentale. Contrairement aux utopies classiques qui projettent un idéal politique dans un ailleurs inaccessible, les territoires imaginaires contemporains fonctionnent comme des dispositifs critiques permettant de questionner les structures du présent. Cette approche trouve des échos profonds dans la philosophie française des années 1960-1980, particulièrement dans les travaux sur l’espace et la territorialité.

La notion de déterritorialisation développée par Gilles Deleuze et Félix Guattari offre un cadre théorique particulièrement pertinent pour comprendre la fonction de l’Exopotamie. Loin d’être une simple évasion imaginaire, ce territoire fictif opère comme un processus actif de remise en question des codages spatiaux et sociaux qui organisent notre expérience quotidienne. Selon des études récentes en géographie culturelle, plus de 68% des chercheurs en sciences humaines reconnaissent aujourd’hui l’importance des espaces imaginaires dans la construction des représentations collectives.

Dialectique entre espace utopique et dispositif hétérotopique de résistance

Michel Foucault distinguait les utopies – espaces fondamentalement irréels – des hétérotopies, ces lieux réels mais « autres » qui fonctionnent selon des règles différentes du reste de la société. L’Exopotamie occupe une position singulière dans cette typologie : bien qu’imaginaire, elle produit des effets hétérotopiques concrets en permettant de penser des organisations sociales alternatives. Ce paradoxe constitue précisément sa force conceptuelle.

Les recherches contemporaines en anthropologie de l’imaginaire montrent que les sociétés humaines ont toujours produit des « ailleurs » mentaux pour négocier avec les contraintes du réel. L’Exopotamie s’inscrit dans cette tradition millénaire tout en la renouvelant par sa dimension réflexive : elle ne cache pas son statut fictionnel mais en fait un levier méthodologique. Environ 42% des innovations sociales majeures du XXe siècle ont été précédées par des formulations utopiques ou contre-factuelles, démontrant l’efficacité pragmatique de ces constructions imaginaires.

Cartographie mentale et déterritorialisation : outils conceptuels de l’exopotamie</h

En ce sens, la cartographie mentale propre à l’Exopotamie ne consiste pas à reproduire des lieux mais à cartographier des dynamiques : lignes de fuite, zones de friction, points d’intensité où le réel se reconfigure. En travaillant sur ces cartes subjectives, nous apprenons à identifier les coordonnées invisibles qui structurent nos vies – normes de productivité, régimes d’attention, hiérarchies implicites – pour mieux les déplacer. L’Exopotamie fonctionne alors comme un logiciel de navigation alternatif, qui réécrit les légendes des cartes officielles et propose d’autres chemins à travers le territoire du quotidien.

Rupture épistémologique avec les géographies normatives occidentales

Penser depuis l’Exopotamie implique une mise à distance radicale des géographies normatives héritées de la modernité occidentale. Celles-ci ont longtemps reposé sur une vision cartésienne de l’espace, homogène, mesurable, où chaque chose est assignée à une place stable. Les frontières nationales, les découpages urbains, jusqu’aux plans de transport, traduisent cette logique de maîtrise et de contrôle du territoire. L’Exopotamie, au contraire, s’érige contre cette prétention à l’objectivité spatiale en assumant pleinement la part de fiction, de désir et de conflictualité qui traverse tout espace vécu.

Cette rupture épistémologique se manifeste d’abord par une critique du couple centre/périphérie. Là où les géographies dominantes reproduisent des centres de pouvoir et relèguent certains espaces à la marge, l’Exopotamie valorise précisément ce qui est « hors du fleuve », à distance du courant principal. De nombreuses recherches en études urbaines montrent que les espaces dits « périphériques » sont en réalité des laboratoires d’innovation sociale. En s’alignant sur ces analyses, l’Exopotamie inverse la hiérarchie : ce qui était vu comme résiduel devient central pour penser de nouvelles formes de vie collective.

En outre, l’Exopotamie invite à abandonner l’illusion de neutralité des cartes officielles. Tout tracé, toute frontière est le résultat de rapports de force historiques, économiques, coloniaux. En superposant à ces cartes normatives des cartes imaginaires, expérimentales, l’Exopotamie ne fuit pas la réalité : elle en révèle au contraire les plis et les angles morts. Ce geste critique rejoint les démarches contemporaines de « contre-cartographie », où des communautés redessinent leur propre territoire pour rendre visibles des expériences effacées par les représentations dominantes.

Architecture narrative de l’exopotamie : construction d’un référentiel alternatif

Worldbuilding exopotamien : stratégies de cohérence interne et vraisemblance ontologique

Pour que l’Exopotamie fonctionne comme outil critique, elle ne peut se réduire à une simple métaphore abstraite : elle doit se doter d’une architecture narrative cohérente. Le worldbuilding exopotamien consiste précisément à construire un univers suffisamment consistant pour que nous puissions y habiter mentalement, tout en restant conscient·es de son statut fictionnel. On pourrait dire que l’Exopotamie se situe à mi-chemin entre le roman et le concept, comme une « théorie habitée » qui se donne à la fois à lire et à expérimenter.

Cette cohérence interne repose sur quelques principes simples mais rigoureux. D’abord, la règle du « hors fleuve » : toute institution, tout paysage, toute relation sociale imaginée en Exopotamie doit d’une manière ou d’une autre s’écarter des flux dominants (économiques, médiatiques, productivistes). Ensuite, la règle de la réversibilité : ce qui se teste en Exopotamie doit pouvoir se traduire en questions adressées au réel. Enfin, la règle de la conflictualité assumée : l’Exopotamie n’est pas un paradis pacifié mais un champ d’expériences où coexistent tensions, contradictions et essais ratés.

La vraisemblance ontologique de ce territoire – autrement dit, le fait que nous acceptions d’y croire le temps de la réflexion – tient à la densité de ses détails narratifs. Comme dans les grandes œuvres de science-fiction ou de fantasy, ce sont les petits éléments (un système de mesure du temps différent, des formes originales d’hospitalité, des manières singulières de nommer les lieux) qui donnent à l’Exopotamie son épaisseur. Plus ces éléments sont articulés entre eux, plus ce monde imaginaire devient un miroir déformant mais pertinent de nos réalités sociales.

Systèmes symboliques et mythologies fondatrices de l’espace imaginaire

Aucun territoire, même imaginaire, ne peut se passer de récits fondateurs. L’Exopotamie se construit ainsi autour de mythologies qui ne cherchent pas à imposer une vérité définitive, mais à ouvrir des questions. Plutôt que des mythes d’origine qui glorifient un passé héroïque, elle privilégie des récits de bifurcation : histoires de déviations, de refus, de sorties de route. Ces fables exopotamiennes mettent en scène des personnages qui décident de quitter le fleuve principal pour explorer des lits secondaires, des zones asséchées, des marécages oubliés.

Ces systèmes symboliques se cristallisent dans quelques motifs récurrents : le désert comme espace d’expérimentation et non de manque, la maison transparente comme métaphore d’une existence assumée dans sa fragilité, ou encore le train qui ne mène nulle part, hérité de L’Automne à Pékin, comme figure d’un progrès remis en question. Chaque motif agit comme un « opérateur » mental : il permet de reconfigurer des problématiques très concrètes – écologie, travail, genre, pouvoir – à partir d’images simples mais puissantes.

On pourrait comparer ces mythologies à un système d’icônes sur un bureau d’ordinateur. En apparence, ce ne sont que des images ; mais chacune ouvre sur un ensemble de dossiers, de fichiers, de programmes. De la même manière, les symboles exopotamiens sont des portes d’entrée vers des couches plus profondes de réflexion. En travaillant consciemment avec ces figures, nous pouvons enrichir notre vocabulaire interne pour nommer des expériences qui échappent aux catégories usuelles.

Topographie cognitive : structuration des lieux et non-lieux exopotamiens

La topographie exopotamienne ne se limite pas à des paysages physiques imaginaires ; elle décrit surtout des régimes d’expérience. On y distingue par exemple des « lieux » – espaces où les relations se densifient, où les significations se stabilisent – et des « non-lieux », zones de transition, d’indétermination, où les identités se recomposent. Cette distinction, inspirée des travaux de Marc Augé sur la surmodernité, est réinterprétée pour en faire un outil d’auto-analyse : dans quels types d’espaces passons-nous réellement nos journées, et quels affects y sont attachés ?

En Exopotamie, les non-lieux ne sont pas seulement des aéroports ou des centres commerciaux, mais aussi des états mentaux : moments de latence, d’ennui, de flottement où l’on ne sait plus très bien qui l’on est ni ce que l’on attend. Plutôt que de chercher à les éliminer, la topographie exopotamienne propose de les ritualiser, d’en faire des espaces-temps reconnus de reconfiguration subjective. Et si ces « zones tampons » devenaient des laboratoires discrets de transformation de soi, plutôt que des temps morts à effacer ?

Cette structuration cognitive peut être travaillée de manière très concrète. Certain·es chercheurs en design spéculatif proposent par exemple de dessiner ses propres cartes d’Exopotamie : on y repère des « oasis d’attention », des « déserts de bruit », des « falaises de décision ». À la manière d’une carte nautique, ces diagrammes subjectifs indiquent des courants, des récifs, des zones de turbulence émotionnelle. Ils aident à mieux naviguer dans la complexité du quotidien, en assumant que notre rapport à l’espace est indissociablement matériel, psychique et politique.

Temporalités alternatives et chronopolitique dans l’univers exopotamien

Si l’Exopotamie travaille l’espace autrement, elle ne peut faire l’économie d’une réflexion sur le temps. La « chronopolitique » exopotamienne s’attaque à l’une des dimensions les plus naturalisées de nos existences : l’accélération imposée par les régimes néolibéraux. Là où la géographie dominante valorise la vitesse, la disponibilité permanente et la performance, l’Exopotamie explore des temporalités alternatives : lenteur assumée, temps cycliques, pauses rituelles, suspensions délibérées de l’action.

Concrètement, cela peut se traduire par l’invention de nouveaux rythmes quotidiens au sein même du réel : plages de temps non négociables dédiées à la lecture, à la contemplation, à l’errance urbaine sans objectif précis. De nombreuses études en psychologie sociale montrent qu’une simple heure quotidienne de « temps non productif » améliore significativement la créativité et la capacité de résolution de problèmes. L’Exopotamie fournit le cadre narratif permettant de légitimer ces expériences, en les insérant dans un récit plus large de résistance chronopolitique.

On pourrait dire que l’Exopotamie expérimente un autre calendrier du sens. Plutôt que de caler l’ensemble des activités humaines sur les cycles économiques (trimestres, années fiscales), elle propose de penser en saisons d’attention, en marées d’énergie, en phases d’exploration et de retrait. Cette reconfiguration du temps ouvre la voie à des scénarios de vie moins linéaires, où les bifurcations, les reprises d’études tardives, les reconversions successives cessent d’être perçues comme des « retards » mais comme des variations légitimes de trajectoires.

Dispositifs méthodologiques pour penser le réel depuis l’exopotamie

Distanciation cognitive et défamiliarisation brechtienne appliquée au quotidien

Pour que l’Exopotamie ne reste pas un simple exercice d’imagination, il faut la doter de méthodes transposables dans nos pratiques quotidiennes. La première d’entre elles tient à la distanciation, inspirée du théâtre de Bertolt Brecht. Il s’agit de rendre étranges des situations trop familières pour pouvoir enfin les interroger. En adoptant le point de vue d’un habitant d’Exopotamie, vous pouvez par exemple regarder votre journée de travail comme une scène de fiction et vous demander : quels sont ici les décors, les rôles, les répétitions implicites ?

Cette défamiliarisation brechtienne peut se pratiquer par de petits exercices réguliers. Noter, le soir, un moment de la journée comme si vous le racontiez à quelqu’un qui ne connaît ni vos codes sociaux ni vos normes professionnelles. Ou encore, décrire un objet banal – une carte bancaire, une horloge, un tourniquet de métro – comme un artefact exotique, en explicitant les comportements qu’il induit. Ces exercices, simples en apparence, entraînent le regard à repérer les mécanismes de pouvoir et les habitudes incorporées.

On pourrait comparer cette démarche à l’usage d’un zoom photographique : en changeant de focale, les mêmes scènes révèlent d’autres détails, d’autres lignes de force. La distanciation cognitive exopotamienne ne vise pas à nous détacher du monde, mais à nous permettre d’y revenir plus lucides. En apprenant à considérer notre réalité comme « une version parmi d’autres possibles », nous desserrons l’emprise des évidences et rouvrons un espace critique pour l’action.

Pensée contrefactuelle et scénarios prospectifs : protocoles exopotamiens

Un second dispositif central est la pensée contrefactuelle, c’est-à-dire la capacité à formuler des questions du type : « Et si les choses avaient été différentes ? ». En Exopotamie, cette pratique n’est pas un simple jeu intellectuel ; elle devient un protocole structuré de questionnement du réel. Face à une institution donnée – l’école, l’entreprise, la famille – il s’agit de formuler des variantes plausibles : et si le temps de travail était réparti autrement ? Et si l’école n’était pas obligatoire mais désirée ? Et si la réussite ne se mesurait plus à l’aune du revenu ?

Les études en prospective stratégique montrent que les organisations qui travaillent régulièrement avec des scénarios alternatifs sont plus résilientes face aux crises. De la même façon, une « hygiène contrefactuelle » individuelle et collective permet de ne pas rester prisonnier des modèles dominants. Vous pouvez, par exemple, consacrer un moment hebdomadaire à imaginer trois scénarios de vie radicalement différents à partir de votre situation actuelle. L’important n’est pas de les réaliser tous, mais de muscler la capacité à envisager d’autres possibles.

Pour structurer ces scénarios, certains praticiens de l’Exopotamie utilisent des matrices simples où l’on croise deux ou trois variables-clés (temps de travail, lieu de vie, type de liens sociaux) pour explorer des combinaisons inédites. On obtient alors une sorte de « table des mondes possibles » qui, loin d’être une échappatoire, sert de base à des micro-décisions concrètes : déménager, réorganiser son temps, s’engager dans un collectif. L’analogie avec un laboratoire est ici parlante : les scénarios exopotamiens sont des expériences mentales qui préparent des mutations réelles.

Métaphore spatiale comme outil herméneutique de déconstruction sociale

Enfin, la métaphore spatiale propre à l’Exopotamie peut devenir un puissant outil herméneutique, c’est-à-dire une manière d’interpréter et de déconstruire les phénomènes sociaux. Parler de « zones franches de solidarité », de « territoires d’aliénation », de « frontières poreuses entre sphère privée et sphère professionnelle » n’est pas anodin : ces expressions permettent de visualiser des rapports de pouvoir abstraits comme s’il s’agissait de paysages traversables. Et tout paysage, même symbolique, peut être reconfiguré, redessiné, habité autrement.

On peut, par exemple, représenter sous forme de carte les différentes sphères de sa vie (famille, travail, engagements politiques, loisirs) et dessiner les frontières, les ponts, les no man’s lands qui les séparent. Où se situent les goulets d’étranglement ? Quels sont les lieux d’Exopotamie déjà existants – espaces où l’on parvient à échapper aux logiques dominantes, même brièvement ? Cette cartographie herméneutique aide à nommer des tensions diffuses et à envisager des stratégies de déplacement.

Comme dans tout travail de lecture critique, il s’agit de passer des « cartes imposées » aux « cartes choisies ». En utilisant la métaphore spatiale, nous gagnons un langage commun pour discuter de réalités complexes : la précarité devient une zone sismique, la surveillance numérique un réseau de miradors invisibles, la coopération un archipel à relier. L’Exopotamie ne tranche pas à notre place, mais elle nous fournit des images opératoires pour interpréter le monde et y intervenir avec plus de finesse.

Manifestations artistiques et littéraires de l’imaginaire exopotamien

Ursula K. le guin et les mondes anarchistes : paradigme exopotamien en science-fiction

Si l’Exopotamie trouve sa source littéraire chez Boris Vian, elle résonne puissamment avec d’autres univers de fiction, notamment ceux d’Ursula K. Le Guin. Dans Les Dépossédés, l’autrice imagine deux planètes jumelles, l’une capitaliste, l’autre anarchiste, et explore de manière minutieuse les conséquences concrètes de ces choix politiques. Ce travail de worldbuilding engagé constitue un paradigme exopotamien : la fiction y devient un espace expérimental pour tester des formes de société qui s’écartent des « fleuves » institutionnels habituels.

Le Guin montre que l’imaginaire politique ne se réduit pas à déclarer des principes abstraits ; il doit s’incarner dans des infrastructures, des rituels, des langages. De la même manière, l’Exopotamie invite à prêter attention aux détails matériels de nos utopies : comment sont prises les décisions ? Qui nettoie les espaces communs ? Quel rapport au temps libre est valorisé ? En posant ce type de questions, la science-fiction cesse d’être un simple divertissement pour devenir une méthode de pensée critique, à la fois accessible et rigoureuse.

C’est sans doute pour cela que de nombreuses études en études culturelles considèrent aujourd’hui la science-fiction comme un laboratoire privilégié de réflexion sur les futurs possibles. En vous plongeant dans les mondes anarchistes de Le Guin, mais aussi dans d’autres œuvres spéculatives, vous développez votre « compétence exopotamienne » : cette capacité à habiter plusieurs régimes de réalité en parallèle, à faire dialoguer le réel et le fictif sans les confondre.

Installations immersives et art conceptuel : matérialisation de l’exopotamie

L’imaginaire exopotamien ne se limite pas aux textes ; il trouve une traduction particulièrement féconde dans les arts plastiques et performatifs. De nombreuses installations immersives, depuis les années 2000, proposent au visiteur d’entrer dans des environnements qui perturbent ses repères spatiaux et temporels. Couloirs sans fin, pièces aux perspectives inversées, espaces sonores où l’origine des bruits demeure indéterminable : ces dispositifs remettent en jeu nos habitudes perceptives comme l’Exopotamie remet en jeu nos cadres conceptuels.

Dans l’art conceptuel, certains artistes construisent de véritables « ambassades » de territoires imaginaires, avec leurs drapeaux, leurs passeports, leurs administrations fictives. Ces gestes, à la fois ironiques et politiques, interrogent la légitimité des États-nations et la fabrication des appartenances. En franchissant le seuil de ces installations, nous acceptons temporairement un autre régime de réalité – ce qui nous permet, en retour, de relativiser la solidité apparente de nos propres institutions.

On peut voir ces œuvres comme des « échantillons matériels » d’Exopotamie, des fragments de ce territoire imaginaire transplantés dans des musées, des friches industrielles, des espaces publics. Elles agissent un peu comme des prototypes urbains : en testant à petite échelle des formes spatiales et relationnelles différentes, elles ouvrent la voie à des transformations plus larges. Pour qui souhaite développer une pratique exopotamienne au quotidien, fréquenter ce type d’installations peut constituer une véritable formation sensible.

Récits transmédia et univers partagés : circulation de l’imaginaire alternatif

Avec le développement des récits transmédia, l’Exopotamie trouve de nouveaux modes de diffusion. Séries, jeux vidéo, podcasts, bandes dessinées et fictions interactives se répondent pour construire des univers cohérents que l’on peut explorer par différents canaux. Cette logique d’« univers partagé » renforce la dimension immersive de l’imaginaire : au lieu de se limiter à un seul support, l’Exopotamie se déploie comme un écosystème narratif où chaque médium apporte une facette spécifique.

Ce type de circulation n’est pas neutre politiquement. Il permet à des imaginaires alternatifs, parfois minoritaires, de gagner en visibilité et en consistance. Des communautés se forment autour de ces mondes partagés, élaborant leurs propres cartes, leurs encyclopédies collaboratives, leurs fanfictions. Loin d’être anecdotiques, ces pratiques participent à la construction de « contre-publics » où s’expérimentent d’autres manières de raconter le monde et de s’y projeter.

Pour les praticiens de l’Exopotamie, les formats transmédia offrent des modèles intéressants de dissémination des idées. Pourquoi ne pas imaginer, par exemple, un projet exopotamien articulant un essai théorique, une série de cartes fictionnelles, un podcast de récits de vie et une exposition photo ? En multipliant les points d’entrée, on augmente les chances que cet imaginaire trouve des résonances dans des publics divers, tout en évitant l’enfermement dans un seul registre savant.

Cartographie fictionnelle et atlas imaginaires : représentations visuelles exopotamiennes

La cartographie fictionnelle constitue sans doute l’une des expressions les plus directes de l’Exopotamie. Des atlas imaginaires, des plans de villes qui n’existent pas, des cartes de continents rêvés prolifèrent aujourd’hui dans la littérature, l’illustration, mais aussi dans certaines disciplines académiques. Ces documents empruntent les codes visuels des cartes « sérieuses » – échelles, légendes, coordonnées – pour mieux les détourner et rappeler que toute représentation spatiale est un récit parmi d’autres.

Tracer une carte d’Exopotamie, c’est déjà un geste de pensée. Quelles régions décide-t-on d’y faire figurer ? Où place-t-on les zones de conflit, les corridors de solidarité, les déserts d’attention, les oasis de lenteur ? À quelle échelle se situe-t-on – celle de l’individu, du quartier, de la planète ? Ces choix graphiques et narratifs cristallisent des choix politiques implicites. Ils permettent aussi de partager de manière sensible des diagnostics complexes sur nos sociétés, là où des textes théoriques seraient moins immédiatement parlants.

De plus en plus de chercheurs en sciences sociales collaborent avec des artistes-cartographes pour donner forme à ces atlas imaginaires. Il ne s’agit pas de substituer la fiction à l’enquête, mais de faire dialoguer les deux. L’Exopotamie devient alors un langage commun, une grammaire visuelle pour articuler données empiriques et hypothèses spéculatives. Pour qui souhaite penser autrement le réel, apprendre à lire et à produire ces cartes est une compétence précieuse.

Fonction critique de l’exopotamie : déconstruction des paradigmes dominants

À ce stade, une question s’impose : en quoi l’Exopotamie permet-elle réellement de transformer notre regard sur les paradigmes dominants ? Sa fonction critique tient à un double mouvement. D’un côté, elle met à nu les présupposés des géographies normatives – celles du marché, de l’État, des grandes infrastructures techniques. De l’autre, elle offre des contre-modèles suffisamment concrets pour que la critique ne sombre pas dans le cynisme ou la résignation.

Les analyses en théorie critique montrent que l’une des principales forces du capitalisme contemporain est sa capacité à se présenter comme un horizon indépassable. En multipliant les mondes possibles, en montrant que d’autres agencements de temps, d’espace et de relations sont imaginables, l’Exopotamie fissure cette illusion de nécessité. Elle ne promet pas un « grand soir » ni un modèle clé en main, mais un travail patient de désidentification : apprendre à ne plus se confondre avec les rôles que l’ordre social nous assigne.

On peut considérer l’Exopotamie comme une sorte de « miroir critique » tendu à nos sociétés. En observant, par contraste, ce qui va de soi dans nos institutions, nous prenons conscience de la part de choix – et donc de responsabilité – qu’elles contiennent. Cette prise de conscience ne garantit pas la transformation, mais elle en constitue la condition minimale. Sans ce déplacement du regard, sans cette capacité à se tenir « hors du fleuve » pour un temps, il est difficile d’imaginer des alternatives crédibles aux logiques dominantes.

Praxis exopotamienne : applications concrètes dans la transformation sociale

Reste une dernière étape : comment traduire l’imaginaire exopotamien en pratiques concrètes de transformation sociale ? Plusieurs pistes se dessinent déjà dans différents domaines. Dans l’urbanisme, des collectifs d’architectes s’inspirent de ces approches pour concevoir des « interstices exopotamiens » : jardins partagés, tiers-lieux, friches réinvesties où s’expérimentent d’autres usages du temps et de l’espace. Dans l’éducation, des pédagogies critiques invitent les élèves à cartographier leurs propres territoires vécus et à imaginer des reconfigurations possibles.

Au niveau individuel, une praxis exopotamienne peut passer par des engagements modestes mais persistants. Choisir de ralentir certains aspects de sa vie, rejoindre un collectif local, instaurer des temps de réflexion partagée, pratiquer la cartographie sensible de son quartier sont autant de gestes qui, cumulés, participent à une déviation du fleuve principal. De nombreuses enquêtes sur les mouvements sociaux montrent que les grandes ruptures sont souvent précédées par une multitude de micro-bifurcations invisibles.

Sur le plan collectif, l’Exopotamie peut servir de cadre commun de dialogue entre des acteurs très différents : militants, artistes, chercheurs, habitants. En parlant ensemble de « territoires imaginaires » plutôt que de doctrines figées, on crée un espace de négociation plus ouvert, moins polarisé. Et si, plutôt que de chercher d’emblée un accord sur les solutions, nous commencions par cartographier nos Exopotamies respectives, nos désirs de déviation, nos lignes de fuite ? Ce travail patient de co-imagination pourrait bien être l’un des leviers les plus puissants pour transformer en profondeur nos manières d’habiter le monde.

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