Le racisme aux États-Unis constitue l’une des problématiques les plus persistantes et complexes de l’histoire américaine contemporaine. Depuis l’arrivée des premiers esclaves africains en 1619 jusqu’aux manifestations de Black Lives Matter des années 2020, cette question traverse quatre siècles d’évolution sociale, politique et économique. L’expérience afro-américaine révèle comment les structures institutionnelles peuvent perpétuer des inégalités raciales à travers différentes époques, malgré les avancées législatives et les mouvements de résistance. Cette analyse historique permet de comprendre les racines profondes du racisme systémique et l’émergence de mouvements sociaux qui continuent de transformer la société américaine.
Les fondements historiques de l’esclavage et la ségrégation institutionnelle américaine
L’histoire du racisme américain trouve ses origines dans l’économie esclavagiste qui a façonné le développement économique et social du pays pendant près de deux siècles et demi. Cette période a établi des hiérarchies raciales durables qui ont survécu à l’abolition formelle de l’esclavage.
Le système des plantations et le commerce triangulaire atlantique (1619-1865)
L’arrivée du premier navire négrier en Virginie en 1619 marque le début d’un système économique fondé sur l’exploitation de la main-d’œuvre africaine. Le commerce triangulaire atlantique connectait l’Europe, l’Afrique et les Amériques dans un réseau d’échanges où les êtres humains devenaient des marchandises. Ce système générait d’immenses profits pour les planteurs du Sud, particulièrement dans la production de coton, de tabac et de sucre.
L’économie de plantation reposait sur une logique de marchandisation des corps noirs, transformant des individus en propriété privée. Cette réification créait les conditions d’une violence systémique et d’une déshumanisation qui imprégnaient l’ensemble des relations sociales. Les planteurs développaient des idéologies racistes pour justifier moralement un système économiquement profitable, créant ainsi les fondements intellectuels du racisme moderne.
Les black codes et l’émergence du système jim crow post-reconstruction
L’abolition de l’esclavage en 1865 n’a pas éliminé les structures de domination raciale. Les anciens États confédérés ont rapidement adopté les Black Codes, des lois locales qui limitaient drastiquement les droits civiques des anciens esclaves. Ces codes interdisaient aux Afro-Américains de posséder des armes, de se déplacer librement, ou d’exercer certains métiers, reproduisant ainsi les conditions de l’esclavage sous une forme légalement différente.
La fin de la Reconstruction en 1877 ouvre la voie au système Jim Crow, un ensemble de lois ségrégationnistes qui institutionnalisent la séparation raciale. Cette période, qui s’étend jusqu’aux années 1960, établit une société à deux vitesses où les Afro-Américains se voient relégués au statut de citoyens de seconde zone. Les lois Jim Crow régissent tous les aspects de la vie quotidienne : transports, éducation, logement, accès aux services publics.
L’institutionnalisation de la ségrégation : affaire plessy v. ferguson (1896)
L’arrêt Plessy v. Ferguson de la Cour suprême des États-Unis en 1896 constitue un tournant juridique majeur dans l’institutionnalisation du racisme. Cette décision valide constitutionnellement le principe « sé
parés mais égaux » (separate but equal), autorisant la mise en place de services séparés pour les Noirs et les Blancs tant qu’ils étaient supposément de qualité équivalente. Dans la réalité, les écoles, hôpitaux, transports et espaces publics réservés aux Afro-Américains étaient systématiquement sous-financés, délabrés et nettement inférieurs à ceux destinés aux Blancs.
En donnant une caution constitutionnelle à la ségrégation, la Cour suprême légitime un système de discrimination qui s’étend à tous les domaines de la vie sociale. Cet arrêt illustre comment le racisme peut être intégré au cœur même de l’appareil juridique, transformant des préjugés en normes légales. Il faut attendre 1954 et l’arrêt Brown v. Board of Education pour que le principe « séparés mais égaux » soit enfin déclaré inconstitutionnel.
Le redlining bancaire et la discrimination résidentielle systémique
Au XXe siècle, le racisme aux États-Unis se déplace aussi sur le terrain de la ville et du logement. À partir des années 1930, l’État fédéral et les institutions bancaires développent des cartes de redlining : certains quartiers, majoritairement noirs, sont entourés en rouge et considérés comme « à risque » pour l’investissement. Résultat concret : les habitants noirs de ces zones se voient refuser massivement les prêts immobiliers et les crédits.
Ce mécanisme de ségrégation résidentielle a des effets en chaîne. L’accès à la propriété, principal vecteur d’accumulation de patrimoine pour la classe moyenne américaine, est limité pour les familles noires. Les écoles étant financées localement par l’impôt foncier, les quartiers noirs disposent d’écoles plus pauvres, moins dotées et plus surpeuplées. On voit ici comment un dispositif financier apparemment technique produit un racisme systémique durable, transmis de génération en génération.
Dans ce contexte, certaines familles blanches ont pu bâtir un capital immobilier et transmettre un héritage, tandis que les familles afro-américaines restaient piégées dans des quartiers dévalorisés. Plusieurs historiens et sociologues, de W.E.B. Du Bois à Joe R. Feagin, ont montré que cette inégalité résidentielle structure toujours aujourd’hui l’écart de richesse entre Noirs et Blancs, malgré les lois antidiscrimination votées à partir des années 1960.
Les lynchages et la terreur raciale organisée dans le sud américain
Parallèlement à ces dispositifs juridiques et économiques, le racisme américain s’est aussi exprimé par une violence extrême : les lynchages. Entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe, des milliers d’Afro-Américains sont torturés et exécutés sommairement, souvent en public, pour avoir prétendument transgressé l’ordre racial. Ces crimes ne sont pas seulement des actes individuels de haine, mais des instruments de terreur destinés à maintenir la domination blanche.
Des organisations comme le Ku Klux Klan orchestrent cette violence, avec une large tolérance – voire complicité – des autorités locales. Les lynchages sont annoncés dans la presse, parfois photographiés, transformés en cartes postales : la violence raciale devient ainsi un spectacle macabre, un rappel brutal de la place assignée aux Noirs dans la hiérarchie sociale. L’État fédéral, longtemps, se refuse à légiférer spécifiquement contre ces crimes, ce qui montre combien le racisme est imbriqué dans les institutions.
Ce climat de terreur a deux conséquences majeures : il provoque l’exode de millions d’Afro-Américains vers le Nord et l’Ouest lors de la Great Migration, et il nourrit une tradition d’auto-organisation et de résistance. Face à la brutalité raciale, les communautés noires développent leurs propres institutions (églises, journaux, associations) qui deviendront des piliers essentiels du futur mouvement des droits civiques.
L’émergence et l’évolution du mouvement des droits civiques (1950-1970)
Au milieu du XXe siècle, les contradictions entre les idéaux démocratiques américains et la réalité de la ségrégation deviennent de plus en plus visibles, aux États-Unis comme à l’international. La guerre froide, les luttes de décolonisation et la montée des mobilisations noires créent un contexte propice à la contestation. C’est dans ce moment que naît le mouvement des droits civiques, véritable tournant dans l’histoire du racisme américain.
Rosa parks et le boycott des bus de montgomery (1955-1956)
Le 1er décembre 1955, à Montgomery, en Alabama, Rosa Parks refuse de céder sa place à un passager blanc dans un bus, comme l’exige la loi locale. Ce geste, loin d’être improvisé, s’inscrit dans une stratégie mûrement réfléchie par les militants locaux. L’arrestation de Parks déclenche un boycott massif des bus par la population noire de la ville, qui dure plus d’un an.
Ce boycott met en lumière l’arme économique de la lutte pour les droits civiques : en cessant d’utiliser les transports publics, les Afro-Américains frappent au portefeuille une compagnie qui repose largement sur leur clientèle. La campagne révèle aussi l’importance de l’organisation collective : covoiturage, réseaux d’églises, comités de soutien… Autant de dispositifs qui montrent que la désobéissance civile peut être structurée et durable.
La victoire de Montgomery, avec la décision de la Cour suprême d’interdire la ségrégation dans les bus, donne une visibilité nationale à la lutte. Elle propulse également sur le devant de la scène un jeune pasteur baptiste, Martin Luther King Jr., qui deviendra l’une des figures emblématiques du mouvement.
La stratégie juridique de la NAACP et l’arrêt brown v. board of education
Bien avant les grandes marches et discours, la lutte contre le racisme institutionnel passe aussi par les tribunaux. La NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), fondée en 1909, adopte une stratégie juridique patiente pour contester la doctrine « séparés mais égaux ». Des avocats comme Thurgood Marshall accumulent les recours contre les inégalités scolaires flagrantes entre élèves noirs et blancs.
En 1954, l’arrêt Brown v. Board of Education marque une rupture historique : la Cour suprême juge que la ségrégation scolaire viole la clause d’égalité de protection de la Constitution. Les juges reconnaissent que la simple séparation produit un sentiment d’infériorité chez les enfants noirs, incompatible avec l’égalité des droits. Sur le papier, c’est la fin de la ségrégation légale dans les écoles publiques.
Cependant, la mise en œuvre de cette décision se heurte à une résistance acharnée de nombreux États du Sud, qui recourent à toutes sortes de manœuvres dilatoires. On voit ici, encore une fois, que la fin d’un cadre juridique raciste ne suffit pas à faire disparaître le racisme systémique : sans volonté politique, les décisions progressistes restent lettre morte.
Martin luther king jr. et la philosophie de la résistance non-violente
Martin Luther King Jr. devient, à partir de la fin des années 1950, l’incarnation d’une stratégie de lutte combinant désobéissance civile non violente, mobilisation de masse et pression morale sur l’État fédéral. Inspiré par Gandhi et par la tradition chrétienne, King considère que l’action directe non violente permet de dévoiler publiquement l’injustice des lois ségrégationnistes et de rallier l’opinion à la cause des droits civiques.
Les campagnes de Birmingham (1963), Selma (1965) ou la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté (1963) sont autant de moments où cette philosophie se matérialise. Les images d’Afro-Américains pacifiques attaqués par des chiens policiers, matraqués ou emprisonnés choquent le pays et le monde. Peut-on encore prétendre être la « plus grande démocratie du monde » lorsque des citoyens sont battus pour avoir voulu s’inscrire sur les listes électorales ?
Cette stratégie aboutit à deux textes majeurs : le Civil Rights Act de 1964, qui interdit la ségrégation dans les lieux publics et l’emploi, et le Voting Rights Act de 1965, qui protège le droit de vote des minorités. Toutefois, King lui-même souligne rapidement que l’égalité juridique ne suffit pas : pour combattre le racisme systémique, il faut aussi s’attaquer aux inégalités économiques et au militarisme, ce qui le rapproche des analyses critiques du capitalisme et du « racisme structurel ».
Les freedom riders et la déségrégation des transports interétatiques
En 1961, de jeunes militants noirs et blancs, les Freedom Riders, décident de tester la mise en œuvre des décisions fédérales interdisant la ségrégation dans les bus interétatiques. Ils montent ensemble dans des bus traversant le Sud, s’asseyant où ils le souhaitent, utilisant des installations jusque-là réservées aux Blancs. Leur but est simple : forcer l’État fédéral à faire respecter ses propres lois.
La réaction est violente : agressions, bus incendiés, arrestations massives. Pourtant, ces actions mettent en pleine lumière l’écart entre la législation fédérale et la pratique locale. Les images diffusées par les médias déclenchent une vague d’indignation et poussent l’administration Kennedy à intervenir plus fermement en faveur de la déségrégation des transports.
Les Freedom Riders illustrent un point clé pour comprendre le racisme aux États-Unis : sans pression constante de la société civile, les décisions de justice restent théoriques. C’est la combinaison d’actions de terrain, de batailles juridiques et de mobilisations médiatiques qui permet, peu à peu, de fissurer l’édifice ségrégationniste.
Malcolm X et l’émergence du black power movement
En parallèle de la stratégie non violente incarnée par King, d’autres voix s’élèvent pour dénoncer la profondeur du racisme américain et la lenteur des réformes. Malcolm X, d’abord porte-parole de la Nation of Islam, critique vivement l’illusion d’une intégration harmonieuse dans une société fondée sur la suprématie blanche. Pour lui, le combat des Afro-Américains relève d’abord du droit à l’autodéfense et à l’autodétermination.
Après sa rupture avec la Nation of Islam et son voyage en Afrique et au Moyen-Orient, Malcolm X complexifie sa position, mais reste convaincu que les Noirs doivent construire leur pouvoir politique, économique et culturel autonome. Ses discours influencent directement l’émergence du Black Power Movement à la fin des années 1960, avec des organisations comme le Black Panther Party.
Le Black Power met l’accent sur la fierté noire, la critique du capitalisme racial et la nécessité de contrôler les institutions présentes dans les quartiers noirs (écoles, police, logement). Cette radicalisation des luttes révèle que, même après les grandes victoires législatives, le racisme systémique continue de structurer la société américaine, notamment à travers la pauvreté, la criminalisation et les violences policières.
Les manifestations contemporaines du racisme systémique américain
Depuis les années 1970, l’abolition formelle des lois ségrégationnistes ne signifie pas la fin du racisme aux États-Unis. Au contraire, de nombreux chercheurs, comme Michelle Alexander ou Ibram X. Kendi, montrent comment les politiques de « guerre contre la drogue », de tolérance zéro et d’incarcération de masse ont pris le relais des anciens dispositifs de contrôle racial. Le racisme systémique se manifeste aujourd’hui dans la justice pénale, le marché du travail, l’école, la santé ou encore l’accès au vote.
Les chiffres sont frappants : les Afro-Américains représentent environ 13 % de la population, mais près de 38 % de la population carcérale fédérale. Ils sont aussi surreprésentés parmi les victimes de violences policières mortelles, parmi les travailleurs précaires ou exposés aux risques sanitaires, comme on l’a vu lors de la pandémie de Covid-19. Peut-on comprendre ces écarts sans prendre en compte un héritage de plusieurs siècles d’exclusion et de politiques publiques biaisées ?
Ce contexte nourrit une nouvelle vague de mobilisations, structurée autour d’outils numériques (hashtags, vidéos virales) mais aussi d’organisations locales. Le mouvement Black Lives Matter s’inscrit précisément dans cette continuité, en articulant critique du racisme policier, dénonciation du racisme d’État et revendications plus larges en matière de justice sociale, de logement ou de santé.
Black lives matter et la résurgence des mouvements antiracistes modernes
Au début des années 2010, plusieurs affaires de meurtres de jeunes Noirs non armés par des civils ou des policiers déclenchent une indignation nationale et internationale. Grâce aux réseaux sociaux, les témoignages et les vidéos circulent à une vitesse inédite, rendant plus difficile le déni ou la minimisation des violences. C’est dans ce contexte que naît le hashtag #BlackLivesMatter, bientôt transformé en mouvement social structuré.
L’affaire trayvon martin et la genèse du hashtag #BlackLivesMatter
En février 2012, Trayvon Martin, 17 ans, est abattu en Floride par George Zimmerman, un « voisin vigilant » qui affirme avoir agi en légitime défense. L’acquittement de Zimmerman en 2013 suscite une profonde colère : aux yeux de beaucoup, le message envoyé est que la vie d’un adolescent noir en sweat à capuche vaut moins que le sentiment d’insécurité d’un homme armé.
C’est alors qu’Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi formulent sur Facebook et Twitter le mot-dièse #BlackLivesMatter. L’expression, devenue slogan, renverse un discours dominant qui, au nom d’un universalisme abstrait, refuse de nommer la spécificité de la violence subie par les Noirs. Dire « Black Lives Matter », ce n’est pas affirmer que seules les vies noires comptent, mais rappeler qu’historiquement, ce sont précisément ces vies qui ont été considérées comme sacrifiables.
Le hashtag se transforme rapidement en réseau d’organisations locales et internationales, qui articulent luttes contre les violences policières, critique de l’incarcération de masse et revendications féministes et queer. Ce caractère intersectionnel distingue Black Lives Matter de certaines mobilisations passées et rejoint les travaux contemporains sur la façon dont race, classe, genre et sexualité se combinent dans les expériences d’oppression.
Les cas michael brown, eric garner et la militarisation de la police américaine
En 2014, deux affaires emblématiques font de Black Lives Matter un mouvement de premier plan. À Ferguson (Missouri), Michael Brown, 18 ans, est tué par un policier ; à New York, Eric Garner meurt étouffé lors d’une arrestation pour une infraction mineure. Dans les deux cas, les vidéos et les témoignages montrent un usage disproportionné de la force et un mépris flagrant pour la vie des suspects noirs.
Les manifestations qui suivent, notamment à Ferguson, révèlent un autre phénomène : la militarisation de la police. Véhicules blindés, armes lourdes, équipements antiémeute dignes d’un théâtre de guerre… Ces images choquent d’autant plus qu’elles sont dirigées contre des citoyens en grande majorité pacifiques. Comment ne pas y voir la continuité d’un rapport de force hérité des patrouilles d’esclaves et des forces de maintien de l’ordre de l’ère Jim Crow ?
Ces événements amènent de nombreux Américains à s’interroger sur le financement massif des services de police, sur l’impunité dont bénéficient souvent les agents impliqués dans des violences, mais aussi sur la criminalisation des quartiers noirs. Des débats s’ouvrent sur la nécessité de réformer, voire de « définancer » et repenser radicalement la police, pour investir davantage dans l’éducation, la santé mentale ou le logement.
George floyd et derek chauvin : catalyseurs des manifestations nationales de 2020
Le 25 mai 2020, à Minneapolis, George Floyd meurt après que le policier Derek Chauvin a maintenu son genou sur son cou pendant plus de neuf minutes. La scène, filmée par des passants, montre un homme menotté, allongé au sol, suppliant « I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer »), tandis que le policier semble indifférent. Cette vidéo devient le déclencheur de l’une des plus grandes vagues de manifestations de l’histoire américaine récente.
Dans un contexte déjà tendu par la pandémie de Covid-19, qui touche durement les communautés noires et latinos, la mort de George Floyd agit comme un révélateur. Des millions de personnes descendent dans la rue, non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier. Pour beaucoup, il ne s’agit plus seulement d’un « dérapage » individuel, mais du symptôme d’un système policier et judiciaire profondément inégalitaire.
Le procès de Derek Chauvin aboutit en 2021 à une condamnation historique, saluée comme un pas important vers la responsabilisation des forces de l’ordre. Mais les militants rappellent vite que cette décision, aussi symbolique soit-elle, ne démantèle pas à elle seule les logiques de racisme structurel. La question demeure : comment transformer durablement les institutions, au-delà des réactions à chaque cas emblématique ?
Breonna taylor et la problématique des no-knock warrants
Quelques semaines avant George Floyd, en mars 2020, Breonna Taylor, une jeune femme noire de 26 ans, est tuée à son domicile à Louisville (Kentucky) lors d’une perquisition de nuit. La police entre chez elle grâce à un no-knock warrant, un mandat permettant de défoncer une porte sans frapper ni se signaler. Son compagnon, croyant à un cambriolage, tire un coup de feu ; les policiers ripostent et criblent l’appartement de balles.
L’affaire met en lumière un dispositif juridique au cœur du racisme systémique dans la justice pénale : ces mandats, utilisés dans le cadre de la « guerre contre la drogue », ciblent de manière disproportionnée les quartiers noirs et pauvres. Ils exposent les habitants à un risque extrême de violence, souvent pour des infractions mineures ou inexistantes. Là encore, la rhétorique sécuritaire masque une réalité de contrôle social racialisé.
À la suite de la mobilisation pour Breonna Taylor, plusieurs villes et États restreignent ou interdisent les no-knock warrants. Mais les militants rappellent qu’il ne s’agit que d’un élément d’un système beaucoup plus vaste, allant de la surveillance policière à la sévérité des peines, en passant par la difficulté de sanctionner les agents fautifs. Le cas Taylor illustre la manière dont la violence peut frapper même l’espace le plus intime : son propre foyer.
L’intersectionnalité raciale dans les politiques publiques et la justice pénale
Pour comprendre la persistance du racisme aux États-Unis, il ne suffit plus d’opposer un « avant » ségrégationniste à un « après » égalitaire. Les travaux sur l’intersectionnalité, développés notamment par Kimberlé Crenshaw, montrent comment la race s’entrecroise avec d’autres rapports de domination, comme le genre, la classe sociale ou la citoyenneté. Une femme noire pauvre ne subit pas seulement le racisme et le sexisme séparément : elle fait l’expérience d’une oppression spécifique, à l’intersection de ces deux systèmes.
Dans la justice pénale, par exemple, les femmes noires sont particulièrement exposées aux violences policières, aux contrôles abusifs, mais aussi aux lacunes de la protection contre les violences conjugales. Les personnes noires LGBTQ+ sont, elles aussi, surreprésentées parmi les victimes d’agressions et d’arrestations arbitraires. En intégrant cette grille de lecture, on comprend mieux pourquoi certaines politiques publiques, présentées comme neutres, ont des effets disproportionnés sur certains groupes.
Les débats actuels sur la réforme de la police, de la santé ou de l’éducation gagnent à prendre en compte cette dimension intersectionnelle. Par exemple, un programme de soutien scolaire qui ignore les réalités du racisme et de la pauvreté risque de manquer sa cible. À l’inverse, des politiques de logement, de soins ou de transport pensées à partir des besoins concrets des communautés les plus marginalisées peuvent bénéficier à l’ensemble de la société. En d’autres termes, lutter contre le racisme systémique, c’est aussi améliorer les politiques publiques pour tous.
Les perspectives d’avenir et les initiatives de réconciliation raciale
Face à ce constat historique et contemporain, la question qui se pose est simple : comment avancer vers une société réellement égalitaire ? Les réponses sont forcément multiples. Elles vont des réformes institutionnelles (contrôle indépendant de la police, limitation des peines carcérales, protection du droit de vote) à des initiatives plus symboliques, comme les commissions de vérité, les excuses officielles ou les débats sur les réparations pour l’esclavage et la ségrégation.
Aux États-Unis, plusieurs villes et États ont commencé à explorer des programmes de réparation locale, qu’il s’agisse d’accès prioritaire au logement, de bourses d’études ou de soutien à l’entrepreneuriat noir. Si ces démarches sont encore limitées, elles traduisent une prise de conscience : l’égalité formelle ne suffit pas à corriger les effets cumulatifs de plusieurs siècles de racisme institutionnalisé. Le documentaire récent sur Ibram X. Kendi, adapté de son ouvrage sur l’histoire des idées racistes, rappelle combien il est nécessaire de mettre au jour ces récits pour mieux les déconstruire.
La culture, la littérature et les arts jouent ici un rôle central. Des écrivains comme Ta-Nehisi Coates, James Baldwin ou Toni Morrison, chacun à leur manière, ont contribué à rendre « viscérale » la compréhension du racisme, en montrant comment il marque les corps, les émotions et les trajectoires. Comme la biographie de Boris Vian le montre pour un autre contexte, les œuvres littéraires peuvent éclairer les zones aveugles d’une société et nourrir une réflexion critique qui dépasse les frontières nationales.
Enfin, la réconciliation raciale ne peut pas être un simple mot d’ordre abstrait. Elle suppose une reconnaissance honnête du passé, un travail de mémoire incluant l’esclavage, la ségrégation et l’incarcération de masse, mais aussi une redistribution concrète des ressources et des opportunités. La question du racisme aux États-Unis reste au cœur de l’histoire et des luttes sociales, non parce qu’elle serait immuable, mais parce qu’elle oblige, encore et toujours, à interroger les promesses démocratiques d’égalité et de liberté. En nous penchant sur cette histoire longue, nous disposons d’outils essentiels pour penser, ici et maintenant, les formes contemporaines du racisme et les moyens de les combattre.